Illustration de l’article

ARTICLE THÉORIQUE | CORPUS ORI-C | JUILLET 2026

L’architecture des passages

Viabilité, historicité, autonomie, mémoire fonctionnelle, connaissance et responsabilité

Didier Daloze www.ori-c.be

RÉSUMÉ

Les sciences décrivent avec une précision croissante les transformations physiques, les organisations vivantes, les processus de mémoire, les formes d’apprentissage et les mécanismes de production des connaissances. Les relations entre ces niveaux restent pourtant exposées à deux erreurs opposées : les isoler jusqu’à rendre leurs continuités incompréhensibles ou les réunir trop rapidement en attribuant à un niveau des propriétés qui n’apparaissent qu’après l’ajout d’une organisation nouvelle. Une structure persistante n’est pas nécessairement viable. Une trace n’est pas encore une mémoire. Une organisation autonome ne possède pas automatiquement une mémoire fonctionnelle. Une représentation n’est pas encore une connaissance corrigible et la connaissance ne produit pas mécaniquement la responsabilité.

Cet article propose une architecture transdisciplinaire fondée sur des passages conditionnels. Un axe organisationnel relie les flux, les contraintes, l’organisation, la viabilité et l’autonomie. Un axe historique relie l’interaction, la trace et l’historicité aux formes reconstructibles ou prédictives de mémoire. Leur convergence constitue le nœud du cadre : une organisation autonome acquiert une mémoire fonctionnelle au sens fort lorsque certaines traces internes participent causalement au maintien, à la régulation, à la récupération ou à la reconstruction de son organisation. La mémoire peut alors soutenir l’apprentissage, des savoirs incorporés, des représentations et des connaissances explicites. Chaque passage doit introduire une condition supplémentaire, rencontrer des contre-exemples et produire des critères de mise à l’épreuve. Les flèches décrivent des dépendances logiques et fonctionnelles, non une progression universelle ni une séquence temporelle obligatoire.

Chaque passage doit mériter sa flèche.

MOTS-CLÉS viabilité, autonomie, trace, historicité, mémoire fonctionnelle, apprentissage, connaissance, réflexivité, responsabilité

STATUT DU TEXTE Architecture comparative et programme de mise à l’épreuve. Le texte ne propose ni une loi universelle ni une validation empirique globale.

Relier les niveaux sans abolir leurs différences

La spécialisation scientifique a permis de décrire le réel avec une précision qu’aucune théorie générale n’aurait pu atteindre seule. La thermodynamique étudie les transformations de l’énergie et les régimes hors équilibre. La biologie analyse les mécanismes de régulation, de reproduction, de réparation et d’évolution. Les sciences cognitives étudient la mémoire, l’apprentissage et la représentation. L’épistémologie examine les conditions de production, de correction et de justification des connaissances. La philosophie morale et politique interroge la responsabilité, le pouvoir d’action et les conséquences transmises. Ces séparations sont nécessaires parce qu’une cellule, une galaxie, un organisme, une institution et une communauté scientifique ne reposent ni sur les mêmes mécanismes ni sur les mêmes observables.

Certaines difficultés apparaissent pourtant précisément entre les domaines. Comment une transformation devient-elle contrainte ? À partir de quand plusieurs contraintes forment-elles une organisation ? Qu’est-ce qui distingue une organisation fonctionnelle d’une organisation viable ? Une organisation capable de renouveler certaines de ses conditions peut-elle être dite autonome ? Comment une interaction laisse-t-elle une trace ? Quand la persistance de traces produit-elle une historicité ? À quelles conditions une histoire conservée devient-elle une mémoire fonctionnelle ? Comment une mémoire transforme-t-elle durablement les réponses ? Comment intégrer les savoirs incorporés qui restent difficiles à expliciter ? Que faut-il ajouter à une représentation pour parler de connaissance corrigible ? Pourquoi la connaissance ne suffit-elle pas à produire une responsabilité ?

L’architecture développée dans les sections suivantes répond à ces questions dans leur ordre logique. Pour chaque passage, elle distingue le niveau déjà présent, la condition supplémentaire permettant l’apparition d’une nouvelle propriété, un cas où le premier niveau existe sans le second et un critère permettant d’éprouver cette différence. L’objectif n’est donc pas seulement de relier des concepts, mais de montrer à quelles conditions chaque changement de statut peut être attribué, limité ou refusé.

Ces passages sont souvent racontés comme des continuités évidentes. Une structure se maintient, elle est alors dite organisée. Une organisation répond à des perturbations, elle est qualifiée de vivante. Un état présent dépend du passé, il est appelé mémoire. Un système produit des réponses complexes, il est décrit comme connaissant. Pourtant, chacun de ces changements de vocabulaire peut masquer une propriété nouvelle qui n’a pas été démontrée.

Relier deux niveaux exige de montrer ce qui existe déjà au premier niveau, quelle condition supplémentaire rend possible le second, dans quel cas le premier peut exister sans le second et comment cette différence pourrait être mise à l’épreuve. La continuité matérielle ne suffit pas à établir une continuité fonctionnelle. Le fait qu’un niveau dépende physiquement d’un autre ne signifie pas qu’ils puissent être décrits comme une seule propriété.

Le cadre ne propose donc pas une échelle dans laquelle la matière évoluerait nécessairement vers la vie, la mémoire, la connaissance puis la responsabilité. Il décrit des passages possibles, réalisés dans certaines organisations et absents dans d’autres. Une galaxie ne constitue pas une vie inachevée. Une cellule n’est pas une connaissance embryonnaire. Une connaissance ne porte pas en elle une conduite responsable. Les niveaux ne sont pas des degrés d’une même substance. Ils correspondent à des architectures, à des fonctions et à des capacités distinctes.

Illustration de l’article

1. Des flux à l’autonomie

Flux → Contraintes → Organisation → Viabilité → Autonomie

Les flux désignent les transformations, les échanges et les transferts qui traversent un système. De la matière circule, de l’énergie se dissipe, des gradients apparaissent et des réactions se produisent. Un flux ne possède pas nécessairement une structure durable. Il peut être transitoire, dispersé ou entièrement déterminé par des conditions extérieures.

Une contrainte apparaît lorsqu’une structure ou une relation relativement persistante canalise ces transformations. Elle ne crée pas l’énergie disponible et n’abolit pas les lois physiques. Elle modifie les chemins accessibles, favorise certaines interactions, en ralentit d’autres ou maintient des différences entre plusieurs régions. Une membrane sélectionne certains échanges. Une enzyme modifie la vitesse d’une réaction. Un réseau de canaux redistribue un écoulement. Le passage du flux à la contrainte demande donc une canalisation suffisamment stable pour modifier de manière reproductible les transformations ultérieures.

Flux + canalisation persistante → Contrainte

La présence de contraintes ne suffit cependant pas à former une organisation. Plusieurs structures peuvent être juxtaposées sans que leur fonctionnement soit interdépendant. Une organisation apparaît lorsque des processus et des contraintes deviennent intégrés au point que l’activité de certains dépend des relations maintenues avec les autres. L’ensemble possède alors des propriétés qui ne se réduisent plus à l’addition des éléments considérés séparément.

Contraintes + interdépendance intégrée → Organisation

Cette organisation n’est pas nécessairement vivante. Une machine, un réseau technique, une institution ou une structure dissipative peuvent présenter des dépendances fonctionnelles complexes. Le changement suivant apparaît lorsque certaines transformations deviennent favorables ou défavorables relativement à la continuation de l’organisation elle-même. La viabilité introduit un domaine d’états et de trajectoires compatibles avec cette continuation. Certaines perturbations peuvent être absorbées. D’autres exigent une réorganisation. Certaines réduisent progressivement les marges disponibles jusqu’à rendre la récupération impossible.

Organisation + domaine de continuation + capacité de récupération → Viabilité

La viabilité ne désigne pas le maintien d’un état fixe. Une organisation viable peut renouveler ses composants, modifier ses priorités, changer de structure et abandonner certaines réponses devenues inefficaces. La continuité réside moins dans la conservation de la forme que dans la préservation ou la reconstruction des capacités nécessaires à la poursuite de l’organisation. Cette lecture rejoint une conception homéodynamique du vivant. L’organisme ne dure pas en restant identique. Il maintient une trajectoire compatible avec sa continuation à travers le renouvellement, la réparation, la plasticité et la transformation de ses réponses.

Une organisation peut toutefois rester viable grâce à des fonctions entièrement assurées par son environnement. Une machine peut fonctionner durablement parce qu’une infrastructure extérieure fournit son énergie, remplace ses pièces, corrige ses erreurs et adapte ses objectifs. Une culture cellulaire peut être maintenue parce que son milieu est continuellement réglé de l’extérieur. La viabilité observée ne suffit donc pas à établir l’autonomie.

L’autonomie apparaît lorsque certains processus participent au maintien, au renouvellement ou à la restauration des contraintes dont dépend leur propre continuation. Elle ne signifie pas autarcie. Une cellule dépend de ressources extérieures, mais elle transforme ces apports, maintient des différences, renouvelle ses composants et coordonne les processus nécessaires à sa persistance. L’autonomie concerne l’organisation des dépendances, non leur disparition.

Viabilité + renouvellement des conditions constitutives → Autonomie

1.1. Une définition volontairement graduée de l’autonomie

Cette définition est volontairement plus graduée qu’une identification stricte de l’autonomie à l’autopoïèse. Maturana et Varela (1980) décrivent l’autopoïèse comme un réseau de processus qui produit les composants participant à la régénération du réseau et à la constitution de son unité. Les approches de la clôture organisationnelle ont ensuite précisé la dépendance réciproque entre les contraintes qui rendent possibles les processus du vivant, notamment chez Moreno et Mossio (2015) et Mossio, Saborido et Moreno (2009). Le présent cadre conserve cette intuition de récursivité constitutive, mais il la décompose afin de comparer des systèmes biologiques, chimiques, techniques ou artificiels sans leur attribuer d’emblée le même statut.

Ce choix élargit le domaine de comparaison, mais il comporte un risque. Si l’autonomie désigne seulement une capacité de persistance ou d’ajustement sous contrainte externe, elle devient difficile à distinguer de la simple viabilité assistée. Pour préserver une frontière opératoire, il faut donc maintenir une exigence forte. Les processus internes retenus doivent contribuer spécifiquement au renouvellement ou à la restauration des contraintes dont dépend la continuation du système. Leur suppression doit altérer cette capacité de manière identifiable, au-delà d’une simple baisse générale de performance.

L’autonomie est ainsi traitée comme un profil plutôt que comme un verdict binaire. Un système peut renouveler certains composants tout en dépendant d’une infrastructure extérieure pour son énergie, sa maintenance, ses objectifs ou la production de ses pièces. La frontière retenue, l’échelle d’observation, l’horizon temporel et les fonctions considérées doivent rester explicites. Cette généralisation n’efface donc pas l’autopoïèse. Elle la situe comme une forme exigeante de récursivité organisationnelle au sein d’un espace comparatif plus large.

2. De l’interaction aux formes de mémoire

Interaction → Trace → Historicité → Mémoire reconstructible ou prédictive

La seconde trajectoire ne commence pas par l’histoire comme une entité déjà constituée. Elle commence par l’interaction. Une interaction modifie temporairement ou durablement les systèmes qu’elle relie. Toutes les modifications ne deviennent pas des traces. Certaines disparaissent lorsque l’interaction cesse. D’autres sont dissipées, effacées ou deviennent indiscernables dans le bruit. Une trace apparaît lorsqu’une différence produite par l’interaction demeure suffisamment stable pour influencer un état ultérieur ou être distinguée à partir de celui-ci.

Interaction + inscription stabilisée → Trace

Une trace est donc une différence présente dépendante d’une transformation passée. Elle peut être chimique, structurelle, géométrique, biologique, numérique ou symbolique. Une cicatrice, une strate géologique, un état magnétique, une modification épigénétique, un dépôt sédimentaire ou une archive écrite ne reposent pas sur les mêmes mécanismes. Leur propriété commune réside uniquement dans la persistance d’une différence issue d’une interaction antérieure.

L’histoire apparaît lorsque ces différences ne restent pas isolées. Leur persistance, leur succession et leur accumulation produisent une trajectoire partiellement reconstructible. L’historicité ne se confond donc pas avec le temps utilisé comme variable dans une équation. Un système peut évoluer sans conserver d’information accessible sur ses états antérieurs. L’historicité désigne la présence actuelle de différences dont la structure dépend du chemin parcouru.

Traces + persistance différenciée + relations reconstructibles → Historicité

Une coquille conserve des étapes de croissance. Les cernes d’un arbre enregistrent certaines variations de développement et d’environnement. Une galaxie porte des signatures de son histoire d’assemblage. Un matériau soumis à des transformations peut présenter une hystérésis. Dans chacun de ces cas, le passé n’est pas présent sous la forme d’une représentation. Il demeure inscrit dans les propriétés actuelles du système.

L’historicité ne suffit pourtant pas à établir une mémoire fonctionnelle. Une roche possède une histoire. Une galaxie possède une trajectoire d’assemblage. Un relief conserve les effets de transformations antérieures. Ces traces peuvent permettre à un observateur de reconstruire une partie du passé sans être utilisées par le système qui les porte.

Il faut donc distinguer plusieurs niveaux. La trace indique qu’une différence passée persiste. La mémoire reconstructible désigne la possibilité d’inférer une partie de l’histoire à partir de cette différence. La dépendance historique prédictive indique que le passé apporte encore une information sur les transformations futures au-delà de la description présente retenue. La mémoire fonctionnelle demande davantage. Une trace doit être accessible, réactivée ou mobilisée dans une dynamique ultérieure.

Le mot mémoire doit donc toujours être accompagné de son statut. Une archive géologique peut constituer une mémoire reconstructible pour un observateur. Un système matériel peut présenter une dépendance historique prédictive sans utiliser son passé comme une ressource organisationnelle. Une modification moléculaire devient une mémoire fonctionnelle au sens fort lorsqu’elle modifie causalement une réponse contribuant à la continuation de l’organisation.

3. Le nœud central : de l’autonomie à la mémoire fonctionnelle

La convergence des deux trajectoires constitue le point théorique principal. L’autonomie et la mémoire ne sont pas deux étapes indépendantes ajoutées l’une après l’autre. Elles décrivent deux propriétés dont la rencontre transforme la nature de l’organisation.

Une organisation autonome peut maintenir et renouveler certaines de ses conditions sans conserver de traces internes influençant ses réponses futures. À l’inverse, un système peut porter une histoire riche et de nombreuses traces sans disposer d’une autonomie organisationnelle. Ni l’autonomie ni l’historicité ne suffisent donc séparément à produire une mémoire fonctionnelle intégrée à l’organisation.

La flèche entre autonomie et mémoire fonctionnelle ne signifie pas que toute autonomie engendre nécessairement une mémoire. Elle indique qu’une organisation autonome franchit un seuil supplémentaire lorsque des traces internes deviennent des composantes actives de son maintien, de sa régulation ou de sa reconstruction.

Autonomie + traces internes accessibles + mobilisation causale → Mémoire fonctionnelle

La trace ne constitue plus seulement un effet conservé du passé. Elle participe désormais à la dynamique présente de l’organisation. Son accès modifie une régulation, une réponse, une capacité de réparation, une trajectoire de récupération ou un mécanisme de renouvellement. Le passé devient alors fonctionnel parce que certaines de ses conséquences sont réintroduites dans les processus qui maintiennent l’organisation.

La relation peut être représentée par une chaîne causale minimale :

T
Trace
A
Accès
U
Processus
C
Intégration
ΔO
Effet organisationnel

Figure 2. Chaîne causale minimale de la mémoire fonctionnelle. Une trace devient fonctionnelle lorsqu’un mécanisme d’accès modifie un processus intégré à l’organisation et produit un effet spécifique sur le maintien, la régulation, la récupération ou la reconstruction de l’organisation.

Dans cette écriture, T désigne l’état matériel de la trace. A désigne le mécanisme d’accès, de lecture ou de réactivation. U désigne le processus modifié par cet accès. C désigne l’insertion de ce processus dans l’organisation. ΔO désigne l’effet produit sur le maintien, la régulation, la récupération ou la reconstruction de l’organisation.

Le contre-exemple théorique est un système autonome capable de renouveler ses composants et de maintenir ses contraintes constitutives sans conserver aucune différence interne influençant son fonctionnement futur. Un tel système posséderait une autonomie sans mémoire fonctionnelle. Ses réponses dépendraient uniquement de son état présent et des conditions immédiates.

La mise à l’épreuve demande d’intervenir sur une trace déterminée. Modifier son contenu change-t-il la régulation du système ? Sa suppression réduit-elle la capacité de récupération ? Sa restauration rétablit-elle une réponse attendue ? Dans certains végétaux, une modification ciblée de marques épigénétiques associées à l’expression d’un gène peut permettre d’évaluer si une expérience antérieure influence causalement une réponse ultérieure. Dans un réseau neuronal, l’altération ou le blocage de mécanismes participant à la potentialisation à long terme peut servir à tester si une modification synaptique durable contribue effectivement à la réactivation d’une réponse acquise, dans la continuité des travaux fondateurs de Bliss et Lømo (1973). Dans les deux cas, il ne suffit pas d’observer une corrélation entre une trace et un comportement. Il faut montrer que l’intervention sur la trace modifie spécifiquement la dynamique future.

L’effet observé doit être distingué d’un dommage général au support. Détruire une molécule, une cellule ou une structure peut affecter l’organisation sans démontrer que son contenu historique était fonctionnel. Il faut donc comparer plusieurs interventions, contrôler les effets matériels non spécifiques et, lorsque cela est possible, réécrire ou restaurer la trace.

Le vivant offre de nombreux cas où cette convergence devient observable. Des modifications moléculaires influencent l’expression future de certains processus. Le système immunitaire transforme ses réponses après certaines expositions. Les réseaux neuronaux modifient durablement leurs dynamiques. Les tissus conservent les effets du développement, de contraintes mécaniques ou de réparations antérieures. Dans chacun de ces exemples, l’histoire ne demeure pas seulement inscrite. Elle devient une ressource, une contrainte ou une orientation pour l’activité ultérieure.

3.1. Mémoire implicite, mémoire explicite et niveaux d’accès

La notion de mémoire fonctionnelle peut accueillir plusieurs régimes sans les confondre. Dans les sciences cognitives, la distinction entre mémoire implicite ou procédurale et mémoire explicite ou déclarative permet de séparer des effets de l’expérience qui modifient l’action sans accès conscient de contenus qui peuvent être rappelés, représentés et manipulés. Les travaux sur les systèmes de mémoire, notamment ceux de Cohen et Squire (1980) et de Squire (2004), montrent l’intérêt de distinguer le savoir-faire du savoir explicitement rapportable. Cette distinction ne doit pas être projetée sur tous les systèmes naturels, mais elle éclaire la trajectoire lorsque des architectures cognitives sont présentes.

Une mémoire implicite ou procédurale peut modifier directement le processus U sans produire de contenu explicitement représenté. Une habileté motrice, une habitude ou certains conditionnements peuvent orienter l’action alors même que le sujet ne peut pas décrire précisément ce qui a été appris. La mémoire explicite ajoute une possibilité de représentation, de rappel volontaire, de comparaison et parfois de communication. Elle se situe donc plus près du passage vers la représentation que du simple maintien organisationnel.

Cette distinction montre que l’accès n’est pas une propriété unique. Une trace peut être causalement accessible sans devenir consciente, verbalement rapportable ou symboliquement manipulable. Le cadre doit donc préciser le type d’accès étudié au lieu d’utiliser le mot mémoire comme une catégorie homogène.

3.2. CRISPR et le chevauchement entre mémoire et apprentissage

Le système CRISPR-Cas des bactéries et des archées montre pourquoi les passages ne doivent pas toujours être interprétés comme des étapes chronologiquement séparées. Lorsqu’un fragment d’un agent infectieux est intégré sous forme d’espaceur dans un locus CRISPR, une interaction passée produit une trace durable. Cette trace est ensuite transcrite et mobilisée dans une réponse qui modifie la capacité future de défense. L’acquisition de l’espaceur correspond au processus de modification par l’expérience, sa conservation constitue une mémoire et son utilisation dans l’interférence transforme la réponse ultérieure. L’expérience fondatrice de Barrangou et ses collaborateurs (2007) a établi le rôle de ces séquences dans une résistance acquise chez les bactéries.

Le même ensemble de mécanismes réalise donc acquisition, inscription et modification durable de la réponse. La distinction entre mémoire fonctionnelle et apprentissage reste utile, mais elle devient une distinction de rôle plutôt qu’une séparation obligatoire dans le temps. La mémoire désigne la trace conservée et mobilisable. L’apprentissage désigne le processus par lequel l’expérience modifie durablement l’organisation des réponses. Dans certains systèmes, les deux sont si étroitement couplés qu’ils doivent être analysés au sein d’une même boucle causale.

Cette articulation empêche également de réduire la mémoire à l’information. Une différence peut être mesurable sans être fonctionnelle. Une information peut être présente sans mécanisme de lecture. Une trace peut être accessible sans être intégrée à la continuation de l’organisation. La mémoire fonctionnelle au sens fort exige la rencontre d’une dimension informationnelle et d’une dimension organisationnelle.

L’information décrit des différences et des dépendances. L’organisation décrit les relations par lesquelles certaines de ces différences deviennent actives dans la continuation du système.

Une organisation autonome devient historiquement active lorsque certaines traces internes participent causalement au maintien, à la régulation ou à la reconstruction de ses propres conditions de continuation.

4. De la mémoire fonctionnelle aux formes de connaissance

La mémoire fonctionnelle ne produit pas automatiquement un apprentissage. Un système peut conserver et mobiliser une trace sans modifier durablement sa manière de répondre. L’apprentissage apparaît lorsque l’expérience transforme les relations entre détection, régulation et action au-delà de l’événement immédiat.

Mémoire fonctionnelle + modification durable des réponses → Apprentissage

Cette distinction doit cependant rester fonctionnelle. Dans certains mécanismes, comme l’immunité adaptative CRISPR, la formation de la trace et la modification durable des réponses sont deux dimensions d’un même processus. L’architecture ne prétend donc pas imposer une séquence temporelle rigide. Elle sépare les rôles afin de pouvoir demander ce qui est conservé, comment cette conservation devient active et ce qui change durablement dans la dynamique future.

L’apprentissage ne conduit pas nécessairement à une représentation explicite. Une grande partie des compétences humaines et animales se manifeste dans l’action avant de pouvoir être décrite. Savoir maintenir son équilibre, reconnaître une configuration, ajuster un geste ou maîtriser un instrument ne se réduit pas à l’application consciente de propositions. Ces savoirs incorporés sont acquis, stabilisés et révisés par l’expérience. Ils peuvent être fiables et hautement élaborés sans être entièrement verbalisables.

La notion de connaissance tacite, développée par Michael Polanyi (1966), rappelle que la connaissance ne se limite pas à ce qui peut être formulé sous forme de propositions. Une architecture exclusivement centrée sur la justification explicite exclurait une partie importante des savoir-faire, des compétences perceptives et des pratiques incorporées. Il faut donc distinguer au moins deux voies après l’apprentissage.

Apprentissage + stabilisation dans l’action → Savoir incorporé ou connaissance tacite
Apprentissage + traitement de l’absent ou du possible → Représentation

Le savoir incorporé ne dépend pas nécessairement d’une représentation consciente de toutes les règles mobilisées. Il se manifeste par une capacité à agir de manière adaptée, à détecter des écarts et à corriger une performance à travers le retour de l’expérience. Son critère n’est pas l’explicitation complète, mais la fiabilité située, la sensibilité aux erreurs et la possibilité d’un ajustement.

La représentation introduit une autre capacité. Elle permet de traiter des objets absents, des relations non immédiatement présentes, des états possibles ou des conséquences futures. Une représentation n’est pas nécessairement une image interne. Elle peut prendre la forme d’une configuration, d’un modèle ou d’un état permettant d’agir en fonction de quelque chose qui n’est pas directement présent.

Une représentation ne constitue pas encore une connaissance explicite. Un modèle peut être cohérent et faux. Une croyance peut organiser l’action sans être confrontée à des données indépendantes. Un système peut produire une réponse plausible sans disposer de mécanismes propres de vérification. La connaissance explicite apparaît lorsque les représentations entrent dans des procédures de confrontation, de correction, de justification et de transmission.

Représentation + confrontation + correction + justification → Connaissance explicite

Cette formulation ne réduit pas toute connaissance au modèle scientifique. Elle distingue plusieurs régimes. Le savoir incorporé peut être efficace, transmissible par la pratique et corrigé par l’expérience sans devenir entièrement propositionnel. La connaissance explicite rend certains contenus manipulables, comparables et communicables. La connaissance scientifique ajoute des exigences publiques plus fortes, notamment la traçabilité des méthodes, la confrontation à des données indépendantes, la reproductibilité, la critique collective et la révision des modèles.

La science constitue donc une forme particulière de connaissance explicitée et institutionnalisée. Elle externalise les observations, conserve les méthodes, rend les affirmations discutables, compare les résultats et modifie les modèles lorsque les données les contredisent. Les archives permettent alors à une organisation collective de maintenir des connaissances au-delà de la mémoire biologique individuelle.

L’externalisation ne suffit pourtant pas. Une bibliothèque peut conserver des erreurs. Une base de données peut accumuler des informations contradictoires. Un système artificiel peut produire des réponses complexes sans disposer d’une capacité autonome à vérifier la provenance, la validité ou les conséquences de ce qu’il génère. La connaissance dépend donc moins de la quantité d’informations conservées que de la qualité des mécanismes permettant leur mise en relation, leur usage et leur révision.

5. De la connaissance à la responsabilité

Une organisation peut produire des connaissances sans examiner les conditions de leur production. La réflexivité apparaît lorsque ses propres modèles, ses méthodes, ses limites et ses effets deviennent eux-mêmes des objets d’analyse.

Connaissance + retour critique sur ses propres conditions → Réflexivité

La réflexivité permet de distinguer ce qui est observé de ce qui est interprété, de reconnaître les hypothèses introduites, d’identifier les limites des instruments et de réviser les procédures lorsqu’elles produisent des erreurs. Elle ne garantit pourtant aucune conduite particulière. Une organisation peut comprendre les conséquences de ses actions et continuer à déplacer leurs coûts vers d’autres populations, vers l’environnement ou vers le futur.

La responsabilité appartient donc à un autre registre. Elle ne peut pas être déduite des lois physiques, de la complexité ou de l’évolution. Elle devient possible lorsque la réflexivité s’accompagne d’une capacité d’anticipation, d’un pouvoir effectif sur les conditions futures et d’une reconnaissance des conséquences produites.

Réflexivité + anticipation + pouvoir d’action + reconnaissance des conséquences → Responsabilité possible

Le mot possible reste indispensable. La connaissance ouvre une capacité sans imposer son usage. La responsabilité dépend également du pouvoir réel. Un individu ne porte pas la même responsabilité qu’une institution disposant de ressources, d’informations et de capacités d’intervention beaucoup plus importantes. Elle doit rester proportionnée à la connaissance disponible, aux alternatives accessibles et à l’étendue des effets produits.

Cette prudence évite de transformer une trajectoire descriptive en loi morale. L’architecture cherche à montrer comment certaines capacités rendent la responsabilité praticable, non comment la nature imposerait une norme. La responsabilité demeure une construction éthique, politique et juridique qui évalue des actes, des pouvoirs, des obligations et des conséquences.

Nous ne sommes pas comptables de tout le possible. Nous le sommes de la part que notre pouvoir contribue à ouvrir, préserver, déformer ou rendre irréversible.

6. Le retour vers les contraintes futures : pourquoi une spirale plutôt qu’une boucle

La trajectoire revient alors vers le monde. Les connaissances deviennent techniques, décisions, institutions, infrastructures et transformations des milieux. Elles modifient les contraintes auxquelles les organisations futures devront répondre.

Connaissance → Décisions → Contraintes futures → Nouveaux flux → Nouvelles organisations → Nouvelles traces

Ce mouvement ne forme pas une boucle fermée, car le retour ne reconduit jamais exactement les conditions initiales. Les connaissances incorporées dans des techniques, des institutions ou des transformations du milieu modifient qualitativement le champ des possibilités. Certaines trajectoires deviennent plus accessibles. D’autres deviennent plus coûteuses, plus improbables ou irréversibles. Les organisations suivantes apparaissent dans un espace déjà transformé par les conséquences du cycle précédent.

La forme est donc celle d’une spirale historique. Le processus revient vers des flux, des contraintes, des organisations et des traces, mais à partir d’un état du monde différent. Les structures futures héritent d’infrastructures, d’archives, de milieux transformés, de décisions antérieures, de possibilités ouvertes et d’irréversibilités déjà produites. La spirale n’exprime ni un progrès garanti ni une élévation nécessaire. Elle exprime l’impossibilité d’un retour strict à l’identique lorsque les effets du passé sont incorporés aux conditions du présent.

La responsabilité peut alors être comprise comme un rapport aux conditions transmises. Elle ne consiste pas à contrôler l’ensemble du futur, mais à reconnaître que certaines connaissances et certaines décisions modifient le paysage de contraintes dans lequel d’autres organisations devront maintenir leur viabilité, construire leurs mémoires et développer leurs propres possibilités d’action.

7. Ce que signifie démontrer l’architecture

Une architecture transdisciplinaire ne se démontre pas comme une équation unique. Elle rassemble des concepts provenant de domaines différents et ne peut donc recevoir une preuve globale en une seule expérience. Sa solidité dépend de plusieurs niveaux de validation qui doivent rester distincts.

Fonction Exigence
1 Validation conceptuelle Les catégories doivent être définies sans circularité et leurs relations doivent être cohérentes. La viabilité ne peut pas être définie par la simple persistance si l’objectif est précisément de distinguer persistance et viabilité. La mémoire fonctionnelle ne peut pas être identifiée à tout effet du passé si l’on veut tester la mobilisation spécifique d’une trace. La responsabilité ne peut pas être déduite d’une propriété descriptive sans introduire explicitement les prémisses normatives.
2 Pouvoir discriminatif L’architecture doit produire des différences que des cas contrastés rendent visibles. Une flamme et une cellule peuvent toutes deux maintenir une forme dissipative, mais elles ne renouvellent pas leurs contraintes de la même manière. Une strate sédimentaire et une marque épigénétique peuvent toutes deux conserver une histoire, mais seule la seconde peut, dans certaines conditions, être mobilisée dans une régulation biologique. Un modèle de langage et un organisme peuvent tous deux utiliser des traces acquises, mais ils ne possèdent pas le même degré d’autonomie constitutive.
3 Traduction opératoire Chaque passage doit être traduit dans les variables et les méthodes propres au domaine étudié. Les concepts transdisciplinaires ne remplacent pas les mesures locales. Ils indiquent ce qu’il faut distinguer. La biologie devra identifier les mécanismes de renouvellement, les traces et les effets sur la régulation. Les sciences cognitives devront préciser les formes d’accès, de rappel et de contrôle. Les sciences sociales devront définir les frontières organisationnelles, les capacités de correction et la distribution du pouvoir.
4 Épreuve empirique La condition supplémentaire doit produire une différence observable. Modifier une contrainte doit changer les flux. Perturber une relation doit affecter l’organisation. Réduire les marges doit modifier la récupération. Supprimer une fonction constitutive doit révéler le degré d’autonomie. Modifier une trace interne doit changer une régulation ou une capacité de maintien. Interrompre un mécanisme de correction doit dégrader la qualité des connaissances produites.
5 Comparaison transdomaine Les mêmes distinctions doivent conserver une utilité lorsqu’elles sont appliquées à plusieurs domaines, tout en acceptant que les mécanismes et les indicateurs changent. La réussite du cadre ne serait pas de retrouver partout une loi identique. Elle serait de montrer que certaines questions de démarcation restent pertinentes et qu’elles empêchent des confusions récurrentes.
6 Épreuve critique et indépendante Les contre-exemples, les résultats négatifs, les changements de frontière et les interprétations concurrentes doivent pouvoir modifier l’architecture. Une proposition qui résiste uniquement parce que ses critères sont ajustés après chaque résultat ne constitue pas une démonstration. La confrontation par des pairs n’est donc pas une simple étape d’acceptation sociale. Elle sert à vérifier si les distinctions restent solides lorsqu’elles sont reformulées, testées et critiquées indépendamment de leur auteur.
L’architecture est justifiée si chaque niveau peut exister sans le suivant, si le passage exige une condition supplémentaire identifiable et si cette condition peut être testée indépendamment.

8. Une épreuve contemporaine : les systèmes artificiels

Les systèmes artificiels offrent un terrain utile pour éprouver les distinctions du cadre parce qu’ils combinent aujourd’hui plusieurs propriétés souvent confondues. Un modèle entraîné possède des paramètres dont l’état dépend d’une histoire d’apprentissage. Dans les architectures de type transformer introduites par Vaswani et ses collaborateurs (2017), ces paramètres constituent des traces stabilisées de l’entraînement au sens où ils influencent causalement les transformations ultérieures. Ils ne sont donc pas passifs au sens strict. Lors de l’inférence, ils participent directement à la production des réponses.

Cette fonctionnalité ne suffit pourtant pas à établir une mémoire constitutive au sens fort proposé ici. Les paramètres servent principalement à transformer des entrées en sorties. Ils ne participent généralement pas au renouvellement du matériel, à la maintenance de l’infrastructure, à la production de l’énergie, à la définition des objectifs ou à la reconstruction autonome des conditions qui rendent le calcul possible. L’entraînement, la mise à jour des modèles, la gestion des mémoires externes, la sécurité et la maintenance restent largement organisés par des systèmes humains et techniques plus vastes.

Il faut donc distinguer plusieurs niveaux. Les poids d’un modèle peuvent être interprétés comme des traces d’apprentissage fonctionnellement mobilisées dans le calcul. Le contexte temporaire peut agir comme une mémoire de travail limitée. Des bases vectorielles, des journaux ou des mémoires externes peuvent fournir une mémoire reconstructible et réutilisable. Pourtant, l’ensemble ne devient autonome au sens constitutif que si les processus du système participent réellement au renouvellement des contraintes matérielles, logicielles et organisationnelles dont dépend leur continuation.

Cette analyse évite deux excès. Le premier serait de nier toute mémoire aux systèmes artificiels au motif qu’ils ne sont pas vivants. Le second serait de déduire leur autonomie de la seule présence de paramètres appris, de boucles de rétroaction ou de mécanismes de mémoire externe. Le cadre permet une attribution plus précise. Un système peut posséder une mémoire fonctionnelle computationnelle sans disposer d’une mémoire intégrée à une autonomie organisationnelle.

La comparaison avec le vivant ne porte donc pas seulement sur la capacité à conserver de l’information. Elle porte sur la relation entre les traces, leur accès, les processus qu’elles modifient et les conditions de continuation qu’elles contribuent éventuellement à maintenir.

9. Tableau des passages et critères de mise à l’épreuve

Le tableau suivant ne remplace pas les modèles propres à chaque discipline. Il fournit une grille de démarcation. Chaque domaine doit définir ses variables, ses frontières, ses mécanismes et ses méthodes de mesure. Les exemples interdisciplinaires servent à éprouver les différences de statut, non à supposer une identité de mécanismes.

Passage Condition supplémentaire Contre-exemple Critère de mise à l’épreuve Exemples interdisciplinaires
Flux → contrainte Canalisation persistante des transformations Écoulement sans structure durable Modifier la structure et mesurer le changement des flux Courant libre / réseau de canaux. Diffusion simple / membrane sélective.
Contraintes → organisation Interdépendance fonctionnelle entre plusieurs contraintes Assemblage de composants sans dépendance intégrée Perturber une relation et mesurer ses effets sur l’ensemble Tas de pièces / machine assemblée. Réactions isolées / réseau métabolique.
Organisation → viabilité Domaine de continuation, récupération et préservation des capacités Machine fonctionnelle maintenue entièrement de l’extérieur Suivre les marges, la récupération et les capacités après perturbation Service performant qui épuise ses équipes / organisation régénérative. Cellule lésée qui répare / structure qui se dégrade.
Viabilité → autonomie Renouvellement interne de contraintes constitutives Système durable dont l’entretien reste entièrement externe Retirer ou remplacer certaines fonctions et observer si le système restaure ses conditions Flamme entretenue / cellule. Machine maintenue / organisme qui renouvelle ses composants.
Interaction → trace Inscription suffisamment stable d’une différence produite Événement sans effet durable ou identifiable Rechercher une différence présente dépendante de l’interaction passée Choc sans marque / cicatrice. Signal fugitif / modification stable d’un support.
Trace → historicité Persistance différenciée et relations reconstructibles Trace isolée ne permettant aucune trajectoire Reconstruire des événements ou des séquences à partir de l’état présent Couche unique / série stratigraphique. Dépôt isolé / cernes de croissance.
Historicité → mémoire reconstructible ou prédictive Lisibilité du passé ou information historique résiduelle sur le futur Passé inscrit mais impossible à distinguer ou à exploiter Tester la reconstruction sur des données indépendantes ou la valeur prédictive au-delà de l’état présent Strate sédimentaire. Hystérésis d’un matériau. Signatures d’assemblage galactique.
Autonomie + mémoire → mémoire fonctionnelle intégrée Traces internes participant au maintien, à la régulation ou à la reconstruction Système autonome sans état historique influençant ses réponses futures Modifier une trace interne et mesurer les effets sur la régulation, la récupération ou le maintien Méthylation régulatrice. Mémoire immunitaire. Plasticité synaptique. CRISPR-Cas.
Mémoire fonctionnelle → apprentissage Modification durable de la manière de répondre Trace réactivée sans transformation durable de la réponse Comparer avant et après expérience, puis tester la persistance et la généralisation Acquisition d’un espaceur CRISPR. Conditionnement. Adaptation durable d’un réseau.
Apprentissage → savoir incorporé Stabilisation d’une compétence ajustable dans l’action Réponse apprise mais rigide et non transférable Tester la performance, le transfert, la correction par retour et la résistance à la verbalisation incomplète Conduite, geste artisanal, lecture perceptive experte, compétence motrice.
Apprentissage → représentation Traitement d’objets absents, de relations ou de possibilités Adaptation uniquement réactive Tester la réponse lorsque l’objet ou la situation n’est plus présent Navigation vers un lieu absent. Planification. Modèle interne d’une relation.
Représentation → connaissance explicite Confrontation, correction, justification et transmission Modèle cohérent mais non vérifié Examiner la révision, la traçabilité, la correction hors échantillon et la reproductibilité Croyance privée / savoir scientifique. Sortie plausible d’un LLM / résultat vérifié et sourcé.
Connaissance → réflexivité Retour critique sur ses propres modèles, méthodes et limites Système performant incapable d’évaluer ses erreurs Introduire une contradiction ou une limite et observer la révision des procédures Calculateur exact mais non réflexif. Communauté scientifique révisant ses méthodes.
Réflexivité → responsabilité Anticipation, pouvoir d’action et reconnaissance des conséquences Connaissance sans prise réelle ou sans engagement normatif Examiner les alternatives, le pouvoir effectif et les contraintes réellement transmises Expertise sans décision / institution capable d’agir. Prévision climatique / politique de transformation.

10. Limites et conditions de validité

L’architecture proposée ne démontre pas une loi universelle traversant tous les domaines. Elle ne suppose pas que les mêmes mécanismes produisent la viabilité dans une cellule, un écosystème, une institution ou un système artificiel. Elle ne décrit pas une progression nécessaire de la matière vers la connaissance. Elle ne fait pas de la vie une destination du cosmos. Elle ne confond pas historicité et mémoire fonctionnelle. Elle ne déduit pas la responsabilité des lois physiques.

Son utilité dépend de sa capacité à préserver les différences de mécanismes tout en comparant certaines relations. Le cadre doit donc être restreint chaque fois qu’une notion devient trop générale. La viabilité doit toujours être définie relativement à une organisation, une frontière et un horizon temporel. L’autonomie doit préciser les fonctions dont le renouvellement est étudié. La mémoire doit indiquer si elle est reconstructible, prédictive, fonctionnelle ou constitutivement intégrée. La connaissance doit préciser si elle est incorporée, explicite ou scientifique. La responsabilité doit rester proportionnée au pouvoir d’action, aux alternatives disponibles et aux conséquences accessibles.

L’architecture perdrait sa valeur si elle devenait une grille capable d’expliquer rétrospectivement n’importe quel résultat. Sa force dépend au contraire de ses limites, de ses contre-exemples et de sa capacité à conclure que certains passages ne sont pas démontrés. Elle doit également accepter que plusieurs fonctions soient réalisées par un même mécanisme, comme dans le cas de CRISPR, et que certaines trajectoires se ramifient plutôt que de suivre une seule ligne, comme dans le cas des savoirs incorporés et des connaissances explicites.

Enfin, la compatibilité avec des traditions scientifiques établies ne constitue pas une validation automatique. Elle montre que l’architecture peut dialoguer avec l’autopoïèse, la clôture organisationnelle, la théorie de la viabilité, les sciences de la mémoire, les recherches sur les savoirs tacites et l’épistémologie de la science. Sa contribution propre devra être évaluée par sa capacité à clarifier les passages entre ces traditions, à produire des critères de démarcation et à générer des tests qui ne seraient pas formulés de la même manière sans cette architecture.

Conclusion

L’architecture proposée ne décrit ni une progression obligatoire de la matière vers la vie ni une hiérarchie dans laquelle chaque niveau préparerait nécessairement le suivant. Elle distingue plusieurs changements de statut.

Des flux peuvent être canalisés par des contraintes. Des contraintes interdépendantes peuvent former une organisation. Certaines organisations possèdent un domaine de viabilité. Certaines organisations viables participent au renouvellement de leurs conditions constitutives et acquièrent une autonomie relative.

Des interactions peuvent laisser des traces. La persistance, l’accumulation et l’articulation de ces traces produisent une historicité. Certaines traces rendent le passé reconstructible. Certaines conservent une information prédictive au-delà de l’état présent. Le passage central apparaît lorsqu’une organisation autonome utilise des traces internes dans le maintien, la régulation ou la reconstruction de ses propres conditions de continuation.

Autonomie + traces internes mobilisables → Mémoire fonctionnelle intégrée

Cette mémoire peut modifier durablement les réponses et soutenir l’apprentissage. L’apprentissage peut stabiliser des savoirs incorporés sans exiger une explicitation complète. Il peut également rendre possibles des représentations de l’absent, du possible ou des relations internes. Les représentations deviennent des connaissances explicites lorsqu’elles sont confrontées, corrigées, justifiées et transmises. La connaissance devient réflexive lorsqu’elle examine ses propres conditions et ses limites. La responsabilité devient possible lorsque cette réflexivité s’accompagne d’anticipation, d’un pouvoir effectif et d’une reconnaissance des conséquences transmises.

L’unité du cadre ne réside donc pas dans une propriété commune appliquée indistinctement à la matière, au vivant, aux systèmes artificiels et aux organisations humaines. Elle réside dans une méthode de démarcation.

Identifier ce qui existe déjà, déterminer la condition supplémentaire, construire le contre-exemple et définir l’intervention capable de confirmer ou de refuser le passage.

Cette méthode permet de relier sans réduire. Elle conserve la continuité matérielle du réel tout en reconnaissant que l’organisation, la viabilité, l’autonomie, la mémoire fonctionnelle, les savoirs incorporés, la connaissance explicite et la responsabilité ne deviennent possibles qu’à travers des architectures supplémentaires.

Le réel n’avance pas nécessairement vers la connaissance. Mais certaines organisations sont devenues capables de conserver les effets de leur histoire, d’en mobiliser certaines traces, de transformer leurs réponses, de stabiliser des compétences, de construire des représentations corrigibles et d’agir sur les contraintes qu’elles transmettront. Le retour vers le monde n’est pas une boucle à l’identique. Il forme une spirale historique dans laquelle chaque cycle hérite des transformations du précédent et modifie les conditions de ce qui pourra suivre.

Repères théoriques et bibliographiques

Ces références ne constituent pas une filiation unique ni une validation du cadre. Elles indiquent les traditions avec lesquelles l’architecture entre en dialogue et les exemples empiriques mobilisés dans le texte.

Barrangou, R., Fremaux, C., Deveau, H., Richards, M., Boyaval, P., Moineau, S., Romero, D. A. et Horvath, P. (2007). CRISPR provides acquired resistance against viruses in prokaryotes. Science, 315, 1709-1712.

Bliss, T. V. P. et Lømo, T. (1973). Long-lasting potentiation of synaptic transmission in the dentate area of the anaesthetized rabbit following stimulation of the perforant path. The Journal of Physiology, 232, 331-356.

Cohen, N. J. et Squire, L. R. (1980). Preserved learning and retention of pattern-analyzing skill in amnesia. Dissociation of knowing how and knowing that. Science, 210, 207-210.

Maturana, H. R. et Varela, F. J. (1980). Autopoiesis and Cognition. The Realization of the Living. Dordrecht, D. Reidel.

Moreno, A. et Mossio, M. (2015). Biological Autonomy. A Philosophical and Theoretical Enquiry. Dordrecht, Springer.

Mossio, M., Saborido, C. et Moreno, A. (2009). An organizational account of biological functions. The British Journal for the Philosophy of Science, 60, 813-841.

Polanyi, M. (1966). The Tacit Dimension. Chicago, University of Chicago Press.

Squire, L. R. (2004). Memory systems of the brain. A brief history and current perspective. Neurobiology of Learning and Memory, 82, 171-177.

Vaswani, A. et al. (2017). Attention Is All You Need. Advances in Neural Information Processing Systems, 30.

Corpus ORI-C mobilisé

Daloze, D. (2026). Principe fonctionnel de viabilité systémique et cohérence du vivant.

Daloze, D. (2026). La cohérence du vivant. Lire les systèmes avant qu’ils ne basculent.

Daloze, D. (2026). De l’homéostasie à l’homéodynamique. Pourquoi le vivant ne cherche pas l’équilibre.

Daloze, D. (2026). De la contrainte à la connaissance. Flux, organisation, viabilité, mémoire et responsabilité dans un Univers historique.

Daloze, D. (2026). Ontologie de la trame et de la trace. Temps, inscription, information exploitable et historicité.

Didier Daloze | ORI-C | www.ori-c.be | Juillet 2026